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30 mars 2008

Faut-il médiatiser l'euthanasie ?

La médiatisaton de certaines demandes d’euthanasie active ont le mérite de permettre qu’un débat s’ébauche sur des questions douloureuses, totalement occultées dans la société. Moi non plus je n’ai pas envie qu’une loi m’oblige un jour à «tuer» des personnes qui n’auraient plus envie de vivre. Pour autant, depuis le début de mon activité d’infirmière, je suis témoin de situations extrêmes dans lesquelles se pose, de façon récurrente, le sens de certaines de nos pratiques et décisions.

S’il n’y avait pas eu médiatisation des critiques incessantes formulées par les infirmières à l’endroit de la surdité du corps médical confronté à la douleur des patients, si une loi n’avait pas alors contraint les médecins à prendre en charge la douleur, nous serions encore aujourd’hui, à supporter les cris et gémissements que je n’ai, pour ma part, que trop longtemps entendus.

Curieusement, alors que nous nous montrons souvent critiques de l’opacité qui entoure certaines décisions médicales, nous devenons incapables de simplement envisager de partager avec d’autres la détresse que nous renvoient certains patients au bout du rouleau et pour lesquels nous n’avons rien à proposer. Arrêtons de diaboliser cette parole sitôt qu’elle nous dérange, la criminalisation de l’euthanasie n’est pas une bonne solution d’autant qu’elle ne fait pas avancer le débat.
Pour ma part, je préfèrerais réfléchir avec d’autres, patients, soignants, familles, citoyens à TOUTES les questions qui se posent dans notre univers de réclusion de la souffrance, plutôt que les laisser au hasard de la bonne ou de la mauvaise conscience d’une seule personne, fût-elle médecin. Ni plus ni moins.

Peut-on se plaindre d’une part de l’abandon des 70% de citoyens mourant à l’hôpital entre nos mains et refuser d’autre part d’élargir la réflexion sur les conditions de ces décès ? Il ne s’agit bien évidemment pas de réunir des experts (de quoi d’ailleurs ?) qui décideraient de la moins mauvaise solution mais de s’entourer des garanties destinées à éviter l’abandon de cette question cruciale de la fin de vie prématurée au hasard des circonstances. Bien sûr, les personnes qui ont encore l’usage de leurs mains peuvent se suicider, elles ne s’en privent pas d’ailleurs et nous ne refusons pas de les réanimer quels que soient nos états d’âme !
Mais de la réflexion là encore, il n’y en a pas. Ces questions existentielles restent dans le huis clos de nos débats intérieurs et ne peuvent avoir lieu, faute de lieu précisément, où tout ce qui nous pèse pourrait être partagé. Les soignants restent à avaler la misère du monde jusqu’à leur propre extinction, par le suicide parfois, par la fuite dans la dépression ou le burn out, souvent.

Il serait pourtant fort intéressant de se demander, avec ceux qui passent par leurs mains, quel risque les soignants prendraient à lâcher leurs illusions de toute puissance, car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque ils veulent garder ces questions pour eux, dans le secret du colloque singulier. Loin de moi l’idée de passer par le scandale pour trouver l’aide dont on a besoin dans des situations complexes... c’est au contraire pour éviter ces situations navrantes que je suis convaincue qu’un débat large sur ces questions nous ferait avancer.

• Anne Perraut Soliveres •
Libération du 30 mars 2008

27 mars 2008

Chantal Sébire s'est suicidée, selon le parquet

LYON (Reuters) - Chantal Sébire, décédée le 19 mars dernier à son domicile de Plombières-lès-Dijon (Côte-d'Or), s'estsuicidée à l'aide de somnifères, a déclaré jeudi le procureur de la République de Dijon.

Jean-Pierre Alacchi a précisé lors d'un point de presse que les examens toxicologiques révélaient la présence de puissants barbituriques dans le corps de cette femme, qui s'était vue refuser par la justice un suicide assisté.

"Il est possible d'affirmer aujourd'hui que Madame Chantal Sébire n'est pas décédée de mort naturelle, ce qui a été démontré par l'autopsie mais par suite l'absorption d'une dose mortelle d'un barbiturique", a-t-il dit.

Jean-Pierre Alacchi a précisé que ce barbiturique était d'origine vétérinaire et qu'il n'était pas disponible en pharmacie.

"Il a été retrouvé la présence dans le sang une concentration toxique d'un barbiturique, le Pentobarbital, à une dosed 'environ trois fois la dose mortelle. Le pentobarbital est un barbiturique d'action rapide, non utilisé ou d'une façon tout à fait marginale en milieu médical. Il n'est pas disponible en pharmacie" a poursuivi le magistrat.

"Il en est fait usage en milieu vétérinaire. Ce barbiturique a été retrouvé en grande quantité dans l'estomac de Mme Sébire ce qui signifie qu'il a été absorbée par voie orale" a ajouté Jean-Pierre Alacchi, précisant que des traces de ceproduit ont été retrouvées sur une cuillère et dans un verre à proximité du corps de Chantal Sébire.

Le procureur de la République de Dijon a indiqué que l'enquête se poursuivait et qu'elle visait à déterminer les conditions dans lesquelles Chantal Sébire a pu se procurer ce produit.

"Je ne perdrai jamais de vue la dimension humaine de ce dossier" a conclu Jean-Pierre Alacchi.

La mort de Chantal Sébire a relancé en France le débat sur l'euthanasie et la fin de vie. Le Premier ministre, François Fillon, a demandé au député Jean Léonetti de réévaluer sa loi de 2005 sur la fin de vie.

Dans un sondage publié mardi, neuf Français sur dix se disent très ou plutôt favorables à l'euthanasie active.

Gérard Bon

26 mars 2008

Chantal Sébire, une patiente abandonnée

un article à lire aujourd'hui dans le journal Libération :  

http://infirmiere.blogs.liberation.fr/anne_perraut_solive...

 ADMD-Morbihan

25 mars 2008

En parler

didier pourquery
QUOTIDIEN : mardi 25 mars 2008

C’est l’honneur du politique, sa plus haute mission, que de légiférer sur l’essentiel d’une société : la vie et la mort. Dans l’histoire récente quand le Parlement de notre République laïque s’est saisi de l’avortement en 1974, de la peine de mort en 1981, de l’accompagnement des malades incurables en 2005, cela a toujours été difficile. L’opinion était divisée, pour ne pas dire opposée. Les arguments touchaient à la morale ou la religion. Les parlementaires se sont chaque fois inscrits résolument dans les débats de leur temps. Quitte à choquer une partie de leur électorat. L’impact de la triste histoire de Chantal Sébire semble montrer que les positions sur l’euthanasie ont évolué en France. Il est temps de remettre à plat notre dispositif, d’autant que le nouveau débat sur les lois de bioéthique prévu l’an prochain sera une occasion de l’évaluer. Il y faudra du courage : passer du concept d’euthanasie passive à celui d’euthanasie active, voire de suicide assisté est un saut majeur. Mais les mentalités évoluent. Il faut en discuter et trouver des espaces pour légiférer. Au-delà des cas dramatiques souvent surmédiatisés, le vieillissement de notre population va produire des «cas limites» de plus en plus fréquents. On doit dessiner un nouveau cadre législatif, un système de contrôle impliquant proches, médecins et experts.

En attendant que faire ? Susciter le débat, alimenter la réflexion…et surtout informer médecins et patients de la législation existante. Les malades notamment ne sont pas égaux devant l’information sur la fin de vie. Il faut largement la diffuser. Sans tabou.

Euthanasie : changer la loi

 
Après l’émotion suscitée par la mort de Chantal Sébire, le débat sur la législation de la fin de vie n’est plus tabou. Un médecin témoigne.
ÉRIC FAVEREAU
QUOTIDIEN : mardi 25 mars 2008
Le deuil et le silence, d’un côté. De l’autre, un débat qui se poursuit et une nouvelle mission installée par le gouvernement. Samedi, les enfants de Chantal Sébire, retrouvée morte mercredi à son domicile de Plombières-lès-Dijon (Côte-d’Or), ont demandé aux médias de «les laisser faire leur deuil dans la paix, la dignité et l’intimité. Nous ne souhaitons pas nous exprimer davantage, nous ne souhaitons pas être dérangés non plus».

Pour sa part, Jean Leonetti, député UMP des Alpes-Maritimes et rapporteur de la loi sur la fin de vie, adoptée au Parlement au printemps 2005, a entamé la mission qui lui a été confiée par le Premier ministre après l’émotion suscitée par Chantal Sébire. Pour l’heure, la loi française interdit «toute piqûre létale» à un patient. «C’est ma souffrance, c’est à moi de décider», répondait avec force, Chantal Sébire.

Peu à peu, le débat autour de la fin de vie, de l’euthanasie active ou passive, de l’aide médicale au suicide, se fait plus clair en France. Il y a, de tous côtés, un souci de parler au plus près des pratiques et des situations qui restent en suspens. Les opinions restent néanmoins partagées. Ainsi, le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, s’est dit opposé ce week-end à un changement de législation sur l’euthanasie (lire page 5), estimant que «nous avons une loi qui est assez équilibrée». Par la voix de Laurent Fabius, le groupe socialiste à l’Assemblée nationale a déposé un projet de loi permettant, dans certaines conditions, au médecin de faire «une injection létale».

Jean Leonetti, médecin de formation, a décidé de se rapprocher des pays voisins pour analyser leurs législations et décortiquer les pratiques qui en découlaient, comme en Belgique ou en Suisse (lire page 4). «Rien n’est fermé, nous a-t-il dit, mais il faut regarder aussi en France comment la loi est appliquée. Faire en quelque sorte un état des lieux.» Le député UMP entend travailler «collégialement» et rendre son rapport avant la fin de l’année. Début 2009 en effet, les lois sur la bioéthique devront être également réexaminées.

24 mars 2008

lettre à Bernard Kouchner

Monsieur Bernard KOUCHNER
Ministère des Affaires Etrangères
37 quai d'Orsay
75007 PARIS

Monsieur le Ministre,

Nous vous devons les lois sur les droits du patient et bien que vous ne soyez plus en charge de ces questions, je ressens en vous l'allié le plus sûr dans le combat que je mène. Vous devez pouvoir m'aider.
Il s'agit à la fois d'instituer un droit à mourir dignement et de protéger les plus démunis d'euthanasies « de convenance », dont la demande est inexistante ou insuffisamment étayée.
Voici résumée en quelques mots la meilleure proposition que j'aie trouvée.
Idées directrices:
le choix de la mort, en alternative à une vie devenue invivable, appartient au citoyen et à lui seul.
notre société a un devoir d'humanité à l'égard des personnes qui ont fait ce choix.
on ne doit pas laisser aux médecins la charge de satisfaire à une demande de mort lorsque la médecine ne peut plus rien sinon soulager la douleur.
Solution proposée:
une loi doit reconnaître un droit opposable à mourir volontairement, dignement et aussi paisiblement que possible.
la demande est examinée par une instance judiciaire spécialisée qui s'assure que toutes les conditions de recevabilité sont remplies: capacité juridique du demandeur, lucidité, liberté de décision, réflexion approfondie, réitération, et justification.
une association de bénévoles qui peut s'assurer le concours technique de médecins apporte l'assistance au demandeur.
un contrôle est exercé par une commission nationale ad hoc.

Vous trouverez ci-joint les lettres que j'ai adressées à certains de vos collègues où vous pourrez trouver les justifications que j'apporte à ma proposition.

Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, à l'assurance de ma haute considération.

 

Le risque de juger

OUEST FRANCE DU LUNDI 24 MARS 2008
Point de Vue
lundi 24 mars 2008 Point de vue par Jacques Le Goff (*)

La mort de Chantal Sébire ne va pas clore le débat sur la dépénalisation de l'euthanasie. Il n'est pas sûr, non plus, qu'elle conduise à l'introduction rapide, dans notre droit, d'une « exception d'euthanasie »,  selon  l'expression  du Comité national d'éthique.

Les projets de réforme sont lourds de conséquences ; ils justifient réflexion et regard sur les pratiques à l'étranger. Et le dispositif
actuel, confiant au juge la garde de la mince frontière entre le «laisser mourir » et le « faire mourir », pourrait correspondre au
compromis nécessaire entre la valeur de la vie et la  volonté  d'un patient  saturé  de douleurs.

Lorsqu'il est saisi, le juge s'acquitte généralement de cette tâche avec beaucoup d'humanité, spécialement dans les cas où un tiers
(famille, professionnel de la médecine et généralement les deux) se résout à abréger, à la demande expresse du patient, une douleur devenue
intolérable. Et l'indulgence n'est pas le fait des seuls jurys d'assises, comme à Périgueux, il y a peu. Bien des dossiers, à commencer par l'affaire Humbert, se sont conclus assez vite par un non-lieu du juge d'instruction.

Cette intervention du juge fait ressortir la relativité de la frontière entre le droit, la morale et l'éthique. Les deux premiers affirment des
normes et, donc, des réponses aux interrogations d'une société tandis que la troisième pose des questions ouvertes, sans réponse toute faite,
au regard du Bien, de ce qu'Aristote nommait la « vie bonne ».

Face à telle ou telle situation, que dois-je faire, comment agir dans le respect d'exigences souvent contradictoires ? Ainsi de la dignité
qui fonde, à la fois, le droit à la vie et le droit à une mort dans le maintien de l'estime de soi. Où se situe le juste point d'équilibre ?
La réponse se cherche, au cas par cas, dans l'incertitude, le doute et souvent en vue d'un moindre mal.

On pense volontiers que les juges échappent à ces questions. Ils ont, eux, le privilège de disposer d'un guide fiable pour le traitement des
problèmes de leur ressort : le droit. C'est souvent vrai dans les cas qui justifient la « simple application » de la loi. Mais, pour un cas
simple, combien de cas difficiles, voire redoutables face auxquels les codes sont d'un maigre secours ! Et ceci non seulement du fait de la
complexité des affaires mais aussi de la marge d'appréciation laissée par des textes qui présentent des questions en vue d'orienter le juge.
Ainsi de la « bonne foi » ou de la notion d'« intérêt de l'enfant » dans un contexte de divorce ou encore de celle de « motif réel et
sérieux du licenciement » en droit du travail... La loi fixe les questions que le juge doit se poser. Mais la réponse lui revient, souvent dans le doute, l'incertitude, le déchirement parfois. Ne dit-on pas d'ailleurs que le juge « tranche », avec ce que cela comporte d'approximation ?

On est là bien loin de la représentation d'un juge sûr de lui, prompt à dénouer les contentieux avec l'assurance du mathématicien en quête de
la solution « juste » du problème ! Le « juste » s'élabore pas à pas, au gré des affaires et selon des formes qui peuvent changer, en référence à des normes qui n'éliminent pas le risque lié à la décision.

(*) Professeur de droit à l'Université de Brest.

Jacques Le Goff

23 mars 2008

Fin de vie. L’autopsie démontre que le décès n’est pas dû à la maladie.

ÉRIC FAVEREAU
QUOTIDIEN : samedi 22 mars 2008

Chantal Sébire est décédée d’une mort… non naturelle. Selon le procureur de la République de Dijon, «l’état personnel de cette personne n’a pas entraîné sa mort directe». Il a ajouté que «les causes précises du décès restaient à déterminer

Il n’y a donc plus guère de doute. Chantal Sébire est morte volontairement, mercredi, en fin de journée, dans son appartement. Ses enfants venaient de passer l’après-midi avec elle. En début de soirée, une de ses filles a prévenu la police du décès. Suicide, suicide assisté, accident médicamenteux ? Tout est possible et les interrogations sont entières. Une autopsie a été réalisée, jeudi, dont les premiers résultats ont donc montré que son décès n’était pas lié à sa maladie. Selon le procureur, la famille de Chantal Sébire ne s’est pas opposée à cette autopsie. Des analyses toxicologiques ont été effectuées, révélant dans le corps un nombre important de substances. «Elles sont en cours d’analyse, pour être affinées, et cela nécessitera un certain nombre de jours, voire de semaines, a précisé le procureur. Ce n’est pas étonnant puisque Mme Sébire prenait un certain nombre de médicaments.»

La réalisation de cette autopsie a provoqué la colère de Me Gilles Antonowicz, l’avocat de Chantal Sébire. «Je pense que tout cela est grotesque et que cette autopsie n’avait pas lieu d’être», a-t-il déclaré. Le médecin personnel de Chantal Sébire, le Dr Emmanuel Debost, a déclaré de son côté que «l’autopsie était de l’acharnement judiciaire et [que] cela n’apportait rien de savoir si Mme Sébire s’était suicidée ou pas».

Pour justifier l’autopsie - ce qui est de fait la règle dans ce genre de circonstances -, le procureur a expliqué que «la justice devait savoir si la mort était naturelle ou si quelqu’un l’avait aidée à mettre fin à ses jours». Chantal Sébire qui souffrait depuis plusieurs années d’un esthesioneuroblastome, tumeur incurable et potentiellement mortelle qui lui déformait le visage, s’était toujours déclarée «violemment hostile» à un suicide, mais souhaitait que lui soit administrée une injection létale.

«Puisque l’hypothèse de la mort naturelle a été écartée par la justice, l’origine de la mort semble donc provenir de substances qu’elle aurait avalées et donc d’un suicide», a estimé, vendredi, Jean-Luc Romero, le président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). «Dans cette affaire, la justice fait son travail. Doit-on modifier la loi ? Ce n’est pas une question qui relève de la magistrature, mais cela relève de la responsabilité de l’exécutif et du législatif», s’est défendu le procureur. Celui-ci n’a donné aucune précision sur le lancement d’éventuelles poursuites judiciaires.

21 mars 2008

M. Leonetti est favorable à ce que les auteurs d'"homicide par compassion" ne soient pas poursuivis

LEMONDE.FR | 21.03.08 | 13h53  .  Mis à jour le 21.03.08 | 17h27

L'intégralité du débat avec D'après le député UMP chargé de l'évaluation de la loi sur l'accompagnement en fin de vie, "rien n'interdirait des dispositions spécifiques de dépénalisation de l'acte d'homicide dans des circonstances compassionnelles", comme cela a été le cas dans l'affaire Humbert., vendredi 21 mars, à 16 h .


rnaud :  Concrètement, que propose la loi sur l'accompagnement en fin de vie ?  

Jean Leonetti :  Aujourd'hui, concrètement, ce qu'il est possible de faire, c'est d'abord de supprimer toute souffrance physique ou morale en fin de vie, même si c'est au prix de raccourcir cet! te vie. Le principe est simple : la qualité de vie en fin de vie prime sur la durée de la vie.  
De manière concrète, cela signifie qu'on a le droit, et même le devoir, d'utiliser tous les moyens thérapeutiques possibles pour supprimer la souffrance, même si, par les produits utilisés ou par les doses utilisées, on est conscient que l'on hâte la mort.  
Sur le malade inconscient, on est en droit d'arrêter ou de ne pas mettre en oeuvre des traitements qui apparaissent inutiles ou disproportionnés. Ou qui n'ont d'autre but que de maintenir le malade artificiellement en vie.  

Jen2604 :  Pourquoi refusez-vous encore de rédiger un texte de loi permettant d'autoriser l'euthanasie active dès lors que le patient a été en mesure d'exprimer un consentement libre et éclairé, comme pour le cas de Chantal Sébire ?  

Jean Leonetti :  Chantal Sébire était dans une situation que l'on peut beaucoup plus rapprocher d'une demande de! suicide assisté que d'une euthanasie active.  Donc sa demande, recevable en Suisse, l'est beaucoup moins en Hollande.  
La demande d'euthanasie, c'est une demande qui dit : je suis en fin de vie, je souffre trop, je vous demande d'abréger mes souffrances. La demande de suicide assisté, c'est plutôt quelqu'un qui dit : la vie que je mène ne vaut pas à mes yeux la peine d'être vécue, et je vous demande de m'aider à me supprimer.  
Même si l'on voit qu'il existe des liens entre l'un et l'autre, le fait pour Chantal Sébire de refuser les soins palliatifs, de refuser les sédatifs, de refuser l'hospitalisation a mis la médecine devant l'impossibilité d'agir, puisque sa seule demande était une demande de mort.  bric :  Faire la différence entre "laisser mourir" ou "faire mourir" bien difficile parfois. Quand un médecin "débranche" par exemple un respirateur artificiel ou une sonde gastrique, comme la loi l'y autorise, on ne parle que ! de "laisser mourir" alors qu'il s'agit bel et bien d'un acte abrégeant délibérément une vie que l'on aurait pu encore prolonger... 

Jean Leonetti :  La loi condamne l'acharnement thérapeutique et en même temps les traitements dont le seul but est le maintien artificiel de la vie. Elle permet donc désormais d'arrêter ces traitements, même si cela a pour conséquence la mort. Pour autant, même si le médecin qui arrête un respirateur n'ignore pas la conséquence de son acte, il ne provoque pas délibérément la mort par un acte médical, et respecte le code pénal français.  
Il ne s'agit pas d'une hypocrisie, mais bien, au contraire, de clarifier l'action médicale, ses limites et la proportionnalité du traitement mis en oeuvre. Il est par ailleurs évident que l'interruption d'un traitement qui maintient en vie doit s'accompagner d'un traitement palliatif, le plus souvent une sédation profonde, qui évite au malade de s'étouffer, de s'angoisser ou de re! ssentir la faim ou la soif.  carpediem :  Etes-vous favorable à une loi d'exception, pour les cas comme celui de Chantal Sebire ?  

Jean Leonetti :  Aucune loi, dans quelque domaine que ce soit, ne résout tous les problèmes. C'est la raison pour laquelle aucune loi n'est définitive, et tout texte peut être amélioré.  
En revanche, si l'on considère que la loi actuelle résout 95 à 99 % des cas de fin de vie, il faut s'entendre sur ce que serait éventuellement l'exception d'euthanasie. Cela correspondrait-il au droit au suicide assisté comme le prévoit la loi suisse ? à une procédure judiciaire particulière après un acte euthanasique qui permettrait à un juge de ne pas poursuivre les auteurs d'un homicide par compassion dans certaines circonstances ? ou s'agirait-il de la permission a priori de donner délibérément la mort à des patients pour lesquels les limites de la médecine, et en particulier des soins palliatifs, sont avou! ées par le corps médical ?  
On voit donc bien que chaque cas est un cas particulier, et qu'avant de modifier ou d'interpréter la loi, il convient de clarifier de manière précise l'intention d'éventuels nouveaux textes législatifs.  

Lol :  Et a priori pour vous, cela correpondrait à quoi ?  

Jean Leonetti :  La mission qui m'a été confiée par le premier ministre est une mission d'évaluation de la loi actuelle, mais qui porte aussi sur les éventuelles modifications qui pourraient y être apportées. J'ai donc bien l'intention à la fois de mieux faire connaître et respecter le texte législatif en vigueur, malheureusement souvent mal connu et mal appliqué par une partie du corps médical lui-même, mais aussi d'explorer sans a priori toutes les pistes et toutes les propositions, de quelque endroit qu'elles viennent.
C'est cette méthode qui nous avait déjà permis de faire adopter un texte consensuel, et rien ne serait p! ire que d'avoir des certitudes personnelles, des a priori ou des interdits, qui rendraient vaines toutes capacités de lucidité dans l'évaluation ou les propositions.  

Nardo :  L'euthanasie active existe chez nos voisins, qui sont des états de droit aussi recpectueux de la personne humaine que nous. Pourquoi ne pas s'inspirer de leur expérience ? Qu'est ce qui nous différencie d'eux qui rendrait cette évolution dangereuse pour la société française ?  

Jean Leonetti :  L'exemple le plus intéressant est l'exemple hollandais. A la fois sur la méthode utilisée et sur l'évolution de leur législation et de leurs moeurs. Lorsque nous nous sommes rendus en Hollande, nous nous sommes bien rendu compte que la loi de dépénalisation de l'euthanasie de 2001 avait été précédée de plusieurs étapes qui avaient obtenu le consensus de la population, ou du moins un large assentiment. En particulier, une étape avait consisté en des instructions données au ! parquet de ne pas poursuivre les cas d'euthanasie dans lesquels aucune intention égoïste n'était manifestée.
A l'époque, les soins palliatifs n'étaient pas développés. Aujourd'hui, dans ce même pays, on constate le développement des soins palliatifs, la chute des demandes d'euthanasie au "profit" de sédation palliative terminale, rejoignant ainsi une des options ouvertes par la loi de 2005 française.  
Cela prouve bien que chaque pays est en réflexion sur ce problème difficile, qu'aucun pays n'est "en avance" par rapport à d'autres, et que chacun poursuit une réflexion respectueuse à la fois de la vie humaine et de l'autonomie de la personne.  

grey :  Serait-il possible d'instituer dans notre droit une "exception d'euthanasie" quand le droit à la vie est inscrit dans l'article 2 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ?  

Jean Leonetti :  Toutes les tentatives européennes d'écrire un text! e unique sur ce sujet ont échoué. Dans l'affaire Pretty, la Cour européenne des droits de l'homme, comme l'a rappelé d'ailleurs la décision du tribunal de Dijon récente, spécifiait qu'il n'y a pas un droit à la mort équivalent au droit à la vie.  
Donc inscrire dans la législation française un droit à mourir serait non recevable, puisqu'en contradiction avec la décision de la Cour européenne des droits de l'homme.  
En revanche, rien n'interdirait des dispositions spécifiques de dépénalisation de l'acte d'homicide dans des circonstances compassionnelles, qui mériteraient alors d'être codifiées et précisées. Ce sont les fameux "critères de minutie" hollandais.  

ryo :  Le code de déontologie médicale dispose que "le médecin n'a pas le droit de provoquer délibérément la mort". Faut-il le réformer ?  

Jean Leonetti :  Le code de déontologie n'est dans ce sens qu'en conformité avec le droit pénal français. Puisque l'ho! micide est condamné dans le code pénal. Le code de déontologie n'est qu'un code moral appliqué à une profession, qui ne peut être en contradiction avec la législation française. Si l'on voulait dépénaliser l'euthanasie, il ne suffirait donc pas de réformer le code de déontologie.  

CecMan :  A priori, la mort de Chntal Sébire n'a pas une origine naturelle. Pensez-vous que la famille peut être poursuivie pour "non assistance à personne en danger" (ou pire) ou le cas Humbert va-t-il faire jurisprudence ?  

Jean Leonetti :  Dans l'état actuel du droit, le juge a l'opportunité des poursuites. Il procède en deux étapes : la première consiste à qualifier l'acte : s'agit-il ou non d'un homicide ?
Deuxième étape : il étudie les circonstances de cet éventuel homicide. Au vu des deux éléments, il a la liberté ou non de poursuivre.  
A l'instar de ce qui s'est passé en Hollande, je suis favorable à ce que des instructions s! oient données au parquet pour que, dans certaines circonstances d'homicide par compassion, avec l'aide possible d'experts demandée par le juge d'instruction, on puisse, comme cela a été le cas dans l'affaire Humbert, ne pas poursuivre les auteurs de ces actes.  
Je crois que si la loi est assez mal comprise par le corps médical, elle l'est encore moins par les acteurs judiciaires, avec lesquels nous devons développer un dialogue beaucoup plus approfondi. C'est l'esprit de l'exception d'euthanasie proposée par le Comité national d'éthique.  

Dom29 :  chiffres entendus hier sur France Info: entre 10 et 15000 euthanasies seraient pratiquées sous le manteau à l'hopital ...  

lily :  Allez-vous encadrer davantage les médecins dans leur pratique, dans le cadre de cette nouvelle loi ?  

Jean Leonetti :  Je suis toujours surpris de ceux qui peuvent affirmer des chiffres d'actes pratiqués dans la clandestinité. ! Dans le même ordre d'idée, on prétend qu'en Hollande, il y aurait autant d'euthanasies clandestines que d'euthanasies codifiées.  
Par ailleurs, lors de l'appel de signataires paru dans "Le Nouvel observateur", j'ai eu la surprise de constater que des médecins pensaient avoir eu des pratiques euthanasiques alors qu'ils étaient parfaitement dans le cadre de la loi (arrêt de respirateur, augmentation des doses de sédatifs, etc.).
A l'inverse, certains médecins pensent être en toute légalité alors qu'ils pratiquent des actes euthanasiques, quelquefois à l'insu même du malade dont ils s'occupent.  
C'est dire la nécessité de rappeler à l'ensemble du corps médical les règles de la loi de 2005, basée sur la transparence et le dialogue, et dont l'objectif est le non-abandon et l'absence de douleur.  
Cela correspond bien aux deux rapports qui ont déjà été effectués sur ce sujet par Régis Aubry et Marie de Hennezel, qui mettaient l'accen! t sur la mauvase application et la mauvaise connaissance de la loi de 2005 par le corps médical. C'est un objectif prioritaire de l'action à mener dans les prochains mois.  

lou :  De quelle manière encadrer cette pratique ?  

Jean Leonetti :  Trois possibilités existent : augmenter la formation des étudiants en médecine dans les domaines de la mort et de la douleur ; diffuser dans le cadre de la formation médicale continue cette information à l'ensemble des médecins (cancérologues, gérontologues, etc.) qui sont en contact quotidien avec la mort dans leur service ; et enfin, créer un observatoire des fins de vie permettant d'avoir une vision objective de la façon dont on meurt dans notre société.  
Respecter l'obligation de la loi, enfin, qui, dans chaque structure hospitalière, crée des lits identifiés de soins palliatifs et un médecin référent dans ce domaine.  

Scaflown :  Pourquoi ne pas organiser un ré! férendum sur la question d'euthanasie active ?   

Jean Leonetti :  Autant je suis favorable à un grand débat national, non pas sur le seul problème de l'euthanasie, mais sur la fin de vie dans notre société, car si l'affaire Humbert ou l'affaire Sébire peuvent apparaître comme scandaleuses, on ne peut oublier le drame de la canicule, qui, contrairement à son intitulé, n'est pas le drame d'une chaleur extrême, mais un drame de la solitude et de l'abandon.  
Enfin, je pense qu'il est très difficile de répondre par "oui" ou par "non" à des problèmes complexes. Et les problèmes de la fin de vie se définissent justement par la personnalisation de la situation et la complexité et la diversité des situations.  

ryckca :  l'homicide par compassion est-il éthiquement plus recevable que l'euthanasie active ?  

Jean Leonetti :  On est encore dans un problème de définition. Pour nous, l'euthanasie active n'existe! pas, puisqu'il n'y a pas d'euthanasie passive. Seule l'euthanasie existe, et elle pourrait être définie, justement, par la mort donnée par compassion, le plus souvent par un médecin, à un malade qui le réclame en raison de souffrances intolérables.  

MC :  Et Dieu dans tout ça ? et la conscience dans tout ça ? Combien de personnes vont dormir en paix après avoir accompli un tel acte si la loi le permet ?  

Jean Leonetti :  Dans la mission que j'ai eu l'honneur de diriger, nous avons constaté que les choix qui étaient faits par les uns ou les autres n'étaient fixés ni par leur appartenance politique, ni par leur croyance religieuse. La loi de la République doit s'appliquer à tous, à ceux qui croient comme à ceux qui ne croient pas.  
Plutôt que de dire "Et Dieu, dans tout ça ?", je préfèrerais dire : "Et l'homme, dans tout ça ?" Comment définir sa dignité ? Et l'homme malade est-il moins digne que l'homme bien portant ? Comme! nt respecter sa liberté tout en continuant à sauver, aux urgences, malgré eux, les malades qui viennent de se suicider ? Et la vie humaine, dans tout ça ? Même ceux qui pensent qu'elle n'est pas sacrée ne peuvent pas nier qu'il s'agit de la valeur suprême de notre civilisation, reconnue comme un droit.  
C'est pourquoi je suis persuadé que nous ne pouvons avancer dans ces sujets complexes qu'en évitant la simplification, qu'en progressant de manière collective et qu'en posant à terme le problème de l'homme dans la société, et du respect dû à chacun.  

arthur14 :  Ne pensez vous pas qu'aider une personne qui souffre à mourrir consiste justement en l'un des plus grand geste de respect de la dignité humaine ?  

Jean Leonetti :  Que veut dire aider à mourir ? Si c'est accepter de ne jamais abandonner la personne qui souffre, la regarder jusqu'à l'ultime moment comme une personne à part entière, alors oui, bien sûr, c'est reconnaî! tre sa dignité, qu'elle pourra lire dans le regard de tous ceux qui l'entourent.  
La loi actuelle constitue indubitablement une avancée considérable pour lutter contre la souffrance en fin de vie, permettre d'accompagner les malades, de respecter leur autonomie, et de renoncer à l'acharnement thérapeutique. C'est sur ce socle que nous devons progresser et éventuellement expliquer, préciser ou ajuster nos propositions législatives dans un débat non partisan et le plus consensuel possible. 

Chat modéré par Constance Baudry

Vous pouvez accéder à ce chat en ligne sur lemonde.fr.
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Un observatoire des fins de vie, par Bernard Devalois et Gilles Antonowicz

LE MONDE | 21.03.08 | 08h25

e rapprochement de nos deux signatures au bas d'un texte commun était a priori hautement improbable. En effet, nous avons, sur les questions de fin de vie, des conceptions très opposées. L'un est médecin dans une unité de soins palliatifs et ancien président de la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP). Il est opposé à une légalisation de l'euthanasie et-ou à l'instauration d'un droit au suicide médicalement assisté. L'autre est l'avocat de Chantal Sébire et le vice-président de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). Cette association milite en faveur de la légalisation d'une aide active à mourir, sous contrôle médical, à la demande expresse de patients "en phase avancée ou terminale d'une affection grave et incurable".
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